I Remember...

Article remis en ligne, datant de l’hiver 2016. 

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On m’a taggé il y a quelques semaines sur cette photo, et depuis elle hante mes pensées tant elle est pleine de souvenirs. Elle me donnerait presque des flashback. Cette scène c’est ma mère au matin chez son hôte qui a fraîchement gratté le henné de sa peau avec le dos d’un couteau. La veille au soir une femme est venue, appelée par un tel qui dit a un tel d’aller toquer à sa porte car « Lalla flèn » (« Madame untel ») a des invités. Tablier sous sa djellaba et foulard couvrant ses cheveux elle se faufile dans les rues, un petit sac de plastique à la main. Dedans une seringue de plastique, un bol et sa lourde cuillère en métal, une petite boite en carton jaune et un bas de collant. Elle entre et s’assoit parmi les femmes. Face à la maîtresse de maison, ma mère et d’autres femmes, et moi assise au sol à la regarder faire, elle défait habilement le noeud au bout de son sac et prépare son nécessaire. J’entends encore le bruit de sa cuillère qui claque contre le bol à vive allure, le henné est mélangé vigoureusement. À main nue elle le presse à travers le bas de collant et de sa main propre frotte avec sa cuillère son autre main, dégoulinante de henné. Et encore ce bruit de métal lorsqu’elle la frappe contre le bol pour ne pas perdre un gramme de la précieuse pâte. De son index elle frotte le creux de la cuillère, du rebord de la cuillère elle frotte son index, une fois, deux fois, elle ne perd rien. Elle rempli sa seringue et se met au travail, la main aux ongles vernis de rouge de ma mère dans la paume de la sienne. Sa main exerce des va et vient dans tout les sens pendant de longues minutes, durant lesquelles la maîtresse de maison et ses invités discutent et rient aux éclats. Elle s’arrête et rempli à nouveau sa seringue sans que personne ne le remarque. Car personne ne la remarque, personne ne la regarde, seul des coups d’oeil furtifs se posent sur l’avancement du travail. Moi, haute comme trois pommes, je l’observe religieusement. J’observe sa seringue danser au dessus du la main de ma mère et il me suffit d’un clignement d’oeil trop long pour que je ne sache plus où elle en est. J’observe ne sachant pas qu’un jour ce sera ma main à la place de la sienne.

Cette scène je la connais bien et vous la connaissez peut-être aussi. Avec les mains recouvertes d’un mélange de sucre, citron et d’ail -dont l’odeur emplit toute la pièce- puis de coton vient le moment fatidique, la prouesse. Celle de faire entrer ses mains dans des bas de nylon ou chaussettes sans faire de dégâts. Celles-ci y passeront la nuit et au petit matin, dans leurs légères robes de coton, l’hôte et son invitée s’exclameront de joie devant la couleur qu’a prit leur tatouage. L’invitée… D’où je viens l’invitée est sur un piédestal, et le plus haut degré d’honneur qu’on puisse lui accorder est de faire venir une femme pour lui orner les mains.

Il y a quelques jours une charmante femme se tenait assise face à moi, et alors que je commençais son tatouage elle me dit son émotion à me regarder faire, l’émotion de cet instant qui lui semble digne d’un rituel; chose qu’il est. En perpétuant ce rite du tatouage au henné je pense souvent à ces femmes de chez moi, celles qu’on ne regarde même pas, que leur présence ne rabaisse pas mais n’honore pas non plus. Tandis que moi, je croule sous l’attention et même les yeux rivés sur votre main je sens votre regard aussi sur elle. Il suffit que je les lève pour que je vous surprenne à m’observer comme je les observais étant petite, avec de la concentration et une pointe d’émerveillement. En me laissant prendre la place de ces femmes si importantes dans mon parcours, c’est aujourd’hui à moi que vous faites un honneur. Merci

Samia

Samia