Rabat - Paris

Article remis en ligne, datant de Mai 2017.  

  Crédit photo: Ash Wanders Photography

Crédit photo: Ash Wanders Photography


 

Le Maroc, je n'y suis pas née. Mais j'y ai passé plus de 1500 jours de ma vie. Plus de 50 mois si on les met bouts à bouts. Plus de 4 ans. Dès l'âge de 3 mois je rencontrais les gens qui faisaient ce pays. Et puis chaque année lors d'un périple à travers France et Espagne que beaucoup connaissent, je retrouvais ces gens, je retrouvais tout ce qui m'était familier comme si je ne l'avais jamais quitté. A la frontière marocaine je déposais mon bagage français, je n'en gardais que ce qui coulait en moi sans que je n'y puisse quoi que ce soit: mon éducation. Je laissais tout le reste derrière moi, France et français n'existaient plus. Ces 50 mois, ce ne sont pas des vacances; ce sont une vie à part entière. Le Maroc m'appelle tout les ans pour son pèlerinage. Il m'appelle les bras ouverts en me criant qu'il se languit de moi. Et je me languis de lui.

 

L'amour et l'eau fraîche du Maroc m'ont toujours suffit, et je ne lui demande rien de plus. Je prends ce qu'il me donne, et m'en contente. Je prends ses odeurs, je prends ses couleurs. Je prends ses bruits et son langage. Ses humeurs même lorsqu'elles me déplaisent. Je bois de son eau et me plonge dans son océan. Je prends ses mélodies et son rythme de vie. Je prends avec moi un dernier portrait du visage de son peuple avant de m'en aller. De tout ce qu'il me donne, ce sont les visages qui me manquent le plus. C'est la prière favorable du mendiant. J'ai peur de les oublier mais je les vois dans mes rêves et j'entends d'ici l'écho de leurs voix. Il y a cette impression de passer à côté de moi et de tout ce que j'aurai pu être si...

 

Si j'étais née au Maroc, si je n'avais de choix que le Maroc. Si la France n'était pour moi qu'un lointain eldorado. Si chaque jour j'étais appelée cinq fois vers le succès. Si je n'avais été qu'un tablier blanc parmi tout les autres, moi que le harcèlement scolaire à balafré. Si j'avais pu déverser mon eau salée au bord d'un vaste océan plutôt qu'à l'étroit dans mes mouchoirs. Si j'avais vu ces sourires, connu ces éclats de rire tout les jours. Si ton sable brûlant ne me brûlait plus. Si j'avais marché tes rues de Casablanca tout les jours, vous aurais-je pris pour acquis, toi et tes beautés, comme je prends celles de Paris? Mon cher pays, toi qui porte les racines de mon arbre, je ne me lasserai jamais de notre idylle car je saurai toujours partir avant que je m'ennuie de toi. Alors tu m'appellera de nouveau d'un cri que seul moi sait entendre. Et dans mon coeur je t'entendrai me dire que je te manques, malgré que l'on ne s'appartienne pas.

 

Je ne manquerai jamais à la France comme je manque au Maroc, mais le Maroc n'aura de moi qu'un hommage éternel et une part de mon coeur. Le reste est à une certaine France, ma patrie, mon amour, je crois. A elle je ne lui manquerai jamais. Mais elle me manque lorsque le Maroc tente de me retenir et ne veut pas me laisser partir. Elle me manque lorsque le Maroc oubli à qui il parle, moi... je ne suis pas aussi forte que les enfants de son éducation. Maroc, je ne suis pas sure de t'aimer plus que je te hais, tout comme ce pays qui m'a fait, car malgré la douce berceuse que tu es je connais tout tes méfaits. On dit que l'amour est aveugle, et bien je crois avoir aveuglé pour toi ma haine. Je ne suis pas sure de t'aimer plus que je te hais et pourtant ma hantise est que tu me renies car je ne suis pas née en ton sein. Que tes enfants ne me voient jamais comme leur soeur, malgré le sang qui nous lie. Peut-être dois-je leur prouver deux fois plus qu'à toi que je t'aime afin qu'ils me croient digne de porter le même nom.

 

Cher Maroc, je sais te dire avec ma langue depuis toujours, mais je ne sais pas encore t'écrire avec ma main. Alors pour que tu me pardonnes, de cette même main je te dessine et te peins. De l'autre je mets tout ce qui m'a nourri ici, et par ce mélange j'espère qu'en moi vous ne ferez plus qu'un et que la frontière de mon enfance tombera, pour que vienne le jour où dans mon coeur on ne se quitte pas peu importe quel pays se charge de moi. A mes pas sur toi tu t'es habitué, et c'est la seule  chose qui aujourd'hui fait ton regret quand je m'en vais. Mais un jour tu m'aimera et me voudra constamment près de toi... pour ce que j'aurai fais de qui tu es, pour ce que j'aurai fais de tout ce que tu m'as donné.

Samia

 

Merci à Amina Jammoua et Sofia Heraif d'avoir été l'élément déclencheur à l'initiative de cet article après mon invitation en tant que guest lors de leur pop-up store "CASA-PARIS" réunissant de jeunes et innovants créateurs et créatrices marocain(e)s.

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